Cancers professionnels des pompiers : le décret de décembre 2025 change la donne

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Cancers professionnels des pompiers : le décret de décembre 2025 change la donne

Plusieurs cancers viennent d'être ajoutés aux maladies professionnelles des pompiers parce que le droit français rattrape enfin le niveau de preuves scientifiques qui montre un sur‑risque net de cancers lié au métier de sapeur‑pompier. Un décret publié le 26 décembre 2025 modifie les tableaux de maladies professionnelles pour y intégrer notamment les mésothéliomes (plèvre, péritoine) et les cancers de la vessie comme pathologies présumées liées aux travaux des pompiers professionnels, volontaires et militaires de la sécurité civile.

Le décret de décembre 2025 : ce qui change

Le décret n° 2025‑1349 du 26 décembre 2025 révise les tableaux de maladies professionnelles n° 16 bis (affections cancéreuses liées aux goudrons, huiles et suies) et n° 30 (affections liées à l'amiante) du code de la sécurité sociale. Il précise que les travaux d'extinction d'incendies et les missions de secours et de sécurité effectués par les sapeurs‑pompiers constituent des travaux exposants pour plusieurs cancers désormais listés.

Ce texte s'applique à trois catégories de personnels : les sapeurs‑pompiers professionnels, les sapeurs‑pompiers volontaires et les militaires des unités engagées en permanence dans des missions de sécurité civile. Il complète une première reconnaissance partielle qui ne couvrait jusque‑là que deux cancers (nasopharynx et foie) dans les tableaux 43 bis et 45.

Les cancers désormais reconnus

Cancers déjà reconnus avant 2025

Avant la réforme, deux cancers seulement bénéficiaient d'une présomption d'imputabilité professionnelle pour l'activité de sapeur‑pompier :

Carcinome du nasopharynx

  • Tableau 43 bis des maladies professionnelles
  • Travaux d'extinction d'incendies explicitement mentionnés comme travaux exposants

Carcinome hépatocellulaire (cancer primitif du foie)

  • Tableau 45 des maladies professionnelles
  • Services de secours et de sécurité (pompiers, secouristes, sauveteurs, ambulanciers, policiers, etc.) mentionnés comme travaux exposants

Ces deux localisations restaient très en dessous de ce qui est reconnu dans d'autres pays (Canada, provinces nord‑américaines) où une quinzaine de cancers sont parfois présumés d'origine professionnelle pour les pompiers.

Cancers ajoutés par le décret 2025‑1349

Le décret de décembre 2025 ajoute aux tableaux de maladies professionnelles :

Mésothéliomes

  • Mésothéliome pleural et péritonéal, liés à l'exposition à l'amiante et à certains produits de combustion
  • Intégrés au tableau 30, avec les travaux d'extinction et autres missions des pompiers explicitement visés comme travaux exposants

Cancers de la vessie

  • Intégrés au tableau 16 bis, qui porte sur les affections cancéreuses provoquées par les goudrons de houille, huiles de houille, brais de houille et suies de combustion
  • Les travaux d'extinction d'incendies sont désormais ajoutés comme activité exposante, ce qui englobe les expositions aux fumées, suies et résidus de combustion rencontrés en intervention

Dans la pratique, ces ajouts signifient que les pompiers atteints de ces cancers, s'ils remplissent les critères de délai et de durée d'exposition prévus par les tableaux, bénéficieront d'une présomption d'origine professionnelle.

Les preuves scientifiques derrière la décision

Classement du métier de pompier par le CIRC

En 2022, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC, IARC) a classé l'« exposition professionnelle en tant que pompier » comme cancérogène pour l'homme (Groupe 1). Ce classement repose sur :

  • Des « indications suffisantes » de cancérogénicité chez l'homme pour :

    • le mésothéliome (plèvre, péritoine)
    • le cancer de la vessie
  • Des « indications limitées » pour d'autres cancers : côlon, prostate, testicule, mélanome cutané et lymphome non hodgkinien

  • Des indications mécanistiques « fortes » montrant que l'exposition des pompiers est : génotoxique, pro‑inflammatoire, génératrice de stress oxydatif, modifiant l'épigénome et modulant certains récepteurs cellulaires

Ce socle scientifique a directement nourri les travaux du Sénat, de l'Assemblée nationale et de la commission spécialisée des pathologies professionnelles qui ont recommandé d'aligner les tableaux français sur ces conclusions.

Études épidémiologiques sur les pompiers

Les travaux parlementaires français rappellent que :

  • Le taux de mortalité par cancer chez les sapeurs‑pompiers est plus élevé pour plusieurs localisations que dans la population générale

  • Une étude britannique de 2023 a montré une prévalence des cancers chez les pompiers de 35–39 ans supérieure de 323 % à celle de la population générale

  • Les expositions se cumulent au fil des années : fumées d'incendie, suies, hydrocarbures aromatiques polycycliques, particules fines, amiante, retardateurs de flamme, etc.

Les fiches et travaux français sur « toxicité des fumées d'incendie » insistent sur l'importance de la contamination cutanée, des dépôts sur les EPI (tenues, ARI, cagoules) et de la ré‑exposition dans les engins ou les vestiaires si les procédures de décontamination ne sont pas strictes. Cela explique que le risque ne se limite pas au temps passé « sous ARI » devant le feu, mais inclut toute la chaîne opérationnelle et le retour au centre.

Pourquoi la France bouge maintenant ?

Pression syndicale et rapports officiels

Depuis plusieurs années, les organisations syndicales (CFDT, CGT, SNSPP‑PATS, etc.) et la Fédération nationale des sapeurs‑pompiers de France réclamaient une réforme des tableaux de maladies professionnelles pour les pompiers. Elles dénonçaient :

  • Un décalage avec les données scientifiques internationales et avec ce qui est reconnu dans d'autres pays
  • La difficulté pour les pompiers malades de faire reconnaître l'imputabilité au service en dehors des deux cancers déjà listés

En 2024, la commission des affaires sociales du Sénat a rendu un rapport consacré aux « cancers imputables à l'activité de sapeur‑pompier », qui formule 10 propositions, dont :

  • Créer ou adapter des tableaux de maladies professionnelles incluant les pathologies reconnues par le CIRC comme liées au métier
  • Élargir la présomption d'imputabilité au service pour ces cancers
  • Renforcer le suivi médical et le traçage des expositions

En parallèle, plusieurs questions écrites au Parlement ont pressé le gouvernement de réviser les tableaux 30, 15 ter et 16 bis pour y intégrer les cancers de la vessie et les mésothéliomes liés à la profession de pompier, ce qui figure explicitement dans le programme de travail 2025‑2026 de la commission spécialisée des pathologies professionnelles.

Contexte réglementaire plus large

La réforme des tableaux s'inscrit dans un ensemble plus large de mesures :

  • Création d'un « registre national des cancers » via le décret n° 2025‑1366 pour mieux suivre l'incidence des cancers, y compris en lien avec les expositions professionnelles

  • Obligation, pour tous les SDIS, de tracer les expositions nocives (CMR, fumées, produits chimiques) des sapeurs‑pompiers dans un registre ou un système d'information dédié

  • Réforme de la médecine d'aptitude des sapeurs‑pompiers (décret et arrêté du 10 avril 2025) avec une refonte des visites médicales, des critères d'aptitude et du suivi des expositions

Ces évolutions montrent que la reconnaissance des cancers n'est pas seulement symbolique, mais intégrée à une politique globale de prévention et de réparation.

Mécanisme juridique : comment une maladie devient « professionnelle » pour un pompier ?

Le principe de tableau et de présomption

En France, une maladie est présumée professionnelle si :

  1. Elle figure dans un tableau de maladies professionnelles annexé au code de la sécurité sociale
  2. Le malade remplit les critères du tableau :
    • nature précise de la maladie (diagnostic)
    • délai maximal entre la fin de l'exposition et la première constatation médicale
    • durée minimale d'exposition
    • liste des travaux exposants (ici, travaux d'extinction d'incendies, missions de secours et de sécurité, etc.)

Si ces conditions sont remplies, l'origine professionnelle est présumée sans que le pompier ait à démontrer individuellement le lien entre son cancer et ses expositions. À défaut de tableau adapté ou si toutes les conditions ne sont pas remplies, la reconnaissance reste possible, mais au cas par cas, devant un comité régional ou un conseil médical, avec un dossier plus lourd à constituer.

Pompiers professionnels, volontaires, militaires : qui est couvert ?

Le décret 2025‑1349 précise que les nouvelles mentions s'appliquent aux :

  • Sapeurs‑pompiers professionnels relevant de la fonction publique territoriale
  • Sapeurs‑pompiers volontaires indemnisés
  • Militaires des unités engagées en permanence dans des missions de sécurité civile

Pour les professionnels, la reconnaissance se fait dans le cadre du régime des accidents et maladies imputables au service (fonction publique territoriale), avec possible ATI/ATIACL, rente ou allocation. Pour les volontaires, il existe des dispositifs spécifiques de réparation, mais les tableaux de maladies professionnelles servent aussi de référence médicale et juridique pour établir le lien avec le service.

Conséquences concrètes pour les pompiers malades

Droits ouverts par la reconnaissance en maladie professionnelle

Lorsqu'un cancer est reconnu comme maladie professionnelle, cela permet :

Une meilleure prise en charge par la sécurité sociale :

  • Soins pris en charge à 100 % sur la base du tarif de responsabilité
  • Indemnités journalières renforcées en cas d'arrêt de travail prolongé

Une indemnisation spécifique :

  • Rente d'incapacité permanente ou capital en fonction du taux de séquelles
  • Possibilité de recours en aggravation si l'état s'aggrave

En fonction du statut (fonctionnaire territorial, militaire, volontaire), accès à des dispositifs complémentaires : pension d'invalidité, ATIACL, allocation temporaire d'invalidité, etc.

Pour les familles, en cas de décès, la reconnaissance en maladie professionnelle joue aussi sur les droits à pension de réversion, rentes aux ayants droit et éventuellement sur la qualification de « décès imputable au service ».

Simplification de la preuve pour les cancers ajoutés

Pour les mésothéliomes et cancers de la vessie nouvellement intégrés dans les tableaux, les pompiers n'auront plus à reconstituer toute leur carrière d'exposition pour tenter de convaincre un comité qu'il existe un lien avec le service. Si le diagnostic, le délai et la durée d'exposition correspondent aux conditions du tableau, la présomption joue en leur faveur.

Cela représente un changement majeur par rapport à la situation antérieure où, en pratique, de nombreux dossiers étaient refusés faute de tableau adapté ou de preuve jugée suffisante.

Prévention, suivi et traçage des expositions

Prévention sur le terrain et dans les casernes

La reconnaissance des cancers s'accompagne d'un renforcement des exigences en prévention :

Hygiène opérationnelle :

  • Port rigoureux de l'ARI, y compris en phase de déblai quand c'est possible
  • Procédures strictes de déshabillage et de rangement des EPI pour éviter de contaminer la cabine des engins et les vestiaires

Décontamination :

  • Nettoyage systématique des tenues et ARI après les feux, procédures spécifiques pour les tenues « sales »
  • Séparation claire des zones propres/sales dans les centres de secours

Organisation opérationnelle :

  • Limitation des expositions répétées pour un même agent
  • Réflexion sur les plans de prévention et les équipements utilisés sur feux de bâtiments industriels, agricoles ou de véhicules

Les articles spécialisés montrent que les SDIS mettent progressivement en place des protocoles inspirés de ce qui se fait au Canada ou en Scandinavie (sacs hermétiques pour EPI, douches rapides post‑intervention, interdiction de remonter en tenue sale en cabine, etc.).

Suivi médical et traçage

Deux axes principaux se renforcent :

Suivi médical

  • Visites d'aptitude annuelles ou bisannuelles pour les sapeurs‑pompiers, avec accent sur l'appareil respiratoire, les risques cardiovasculaires et, de plus en plus, sur les cancers
  • Recommandations de programmes de dépistage ciblés (suivi uro‑logique pour les cancers de la vessie, surveillance spécifique des ex‑exposés à l'amiante pour les mésothéliomes, etc.)

Traçage des expositions

  • Les SDIS doivent tenir un registre des expositions à des agents nocifs (CMR, fumées, produits spécifiques) pour chaque agent, ce qui permettra, en cas de cancer, de documenter le lien avec la carrière
  • Le registre national des cancers permettra de croiser données de santé et expositions, et d'améliorer la connaissance épidémiologique des risques chez les pompiers

Le Sénat recommande aussi un suivi post‑professionnel, avec visite médicale périodique pour les pompiers retraités afin de détecter de façon précoce des cancers à longue latence.

Ce qui reste encore à faire

Même avec cette avancée, les acteurs de la profession considèrent que le travail n'est pas terminé :

  • D'autres cancers ont un lien probable ou possible avec l'activité de pompier (côlon, prostate, testicule, mélanome, lymphome non hodgkinien) mais ne bénéficient pas encore d'une présomption dans les tableaux

  • Le défi sera de transformer les recommandations du CIRC en nouvelles modifications réglementaires, tout en disposant de données épidémiologiques françaises robustes grâce au registre national et au traçage des expositions

  • Les syndicats et associations de pompiers envisagent déjà de demander l'intégration progressive de ces autres localisations dans des tableaux spécifiques aux travaux d'extinction d'incendies

Pour la profession, la reconnaissance de plusieurs cancers comme maladies professionnelles ne règle pas tout, mais elle marque une étape majeure : le métier est officiellement reconnu comme cancérogène, et l'État accepte désormais d'en assumer une partie des conséquences en matière de réparation et de prévention renforcée.

Clément R
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